L’art abstrait en Haïti : Lucien Price

Un condisciple de classe de Lucien Price m’a dit dans une entrevue qu’il avait la manie d’inscrire dans ses cahiers ses initiales LP, liées entre elles. Or, l’observation de plusieurs de ses abstractions permet de voir qu’on y trouve ses initiales stylisées, inversées, répétées et assemblées de manière rythmée, question de les rendre méconnaissables. Cela apparaît comme étant à la fois l’utilisation dans son œuvre d’un élément très personnel et un retour vers un jeu d’enfant replié sur lui-même, une sorte de régression. Cette régression et cette énergie, agressives pres que, exprimées par la qualité des lignes, seraient induites par la menace de forces extérieures provenant de la société dans laquelle il vit et qui, par le rejet de ses œuvres abstraites, mettait en cause son pouvoir de transformation du monde.

Dans un processus de défense du «moi», dans un refus de tomber dans un état pathologique, Price a réagi positivement en poussant à fond son pouvoir créateur. Ses dessins libres ne voulaient rien représenter ni signifier. Les lignes sont tracées très librement et l’on pourrait croire qu’elles semblent trouver leur inspiration dans l’écriture automatique étroitement liée au surréalisme. En dépit de ses relations avec Wifredo Lam, de sa rencontre avec Breton et de son admiration pour des artistes qui ont évolué à l’intérieur ou autour du mouvement, Lucien Price ne s’est intéressé ni au surréalisme ni au réalisme merveilleux d’Alejo Carpentier. La manière dont ces derniers avaient approché l’art haïtien dit « primitif » irritait Lucien Price, car elle était à la base de son conflit avec les dirigeants du Centre d’art qui craignaient de « pervertir » les peintres populaires en les mettant en contact avec leurs contemporains avancés. La réalité qui obsédait Price : cette misère matérielle et morale de ses compatriotes n’avait rien de merveilleux et était d’une terrible réalité.

Sur le plan personnel, lors d’un voyage aux États-Unis, Lucien Price avait rencontré l’œuvre de Jackson Pollock (1912-1956), son contemporain. Son retour en Haïti le replonge dans les conflits avec les dirigeants du Centre d’art. C’est à cette époque que la couleur apparaît en force dans son œuvre. Elle vient lui offrir les possibilités constructives de contrastes et contribue quelquefois à intensifier le rythme.

Dans une organisation curviligne avec une unité couleur/forme, l’espace pictural est rendu plastique. S’il est vrai qu’il y a ici un intérêt manifeste de Lucien Price à établir une relation entre les couleurs elles-mêmes, il ne cherche point à respecter la bidimensionnalité du support que cherchaient à affirmer dans leurs œuvres certains expressionnistes abstraits américains.

Le dégradé des tons, les rapports entre les couleurs créent un espace qui se rattache alors à la réalité d’un monde tridimensionnel. Il retrouve ainsi un intérêt pour le monde réel, son monde. Cet intérêt expliquerait alors sa volonté de prendre position face à certains évènements qui concernaient la société dans laquelle il vivait. C’est alors qu’il apporte son support au syndicalisme; c’est aussi à cette époque qu’il pense quitter le Centre d’art pour créer le Foyer des arts plastiques.

Son souci de la ligne demeure, bien qu’elle soit devenue plus épaisse, créée par un pinceau et non plus par la plume ou la mine de plomb. Son pinceau se déchaîne et il travaille l’aquarelle avec une maîtrise hors pair. Le geste a encore ici toute son importance. La régularité des lignes et le rythme vont alors se perdre entièrement. Dans une apparence de désordre, on remarque toutefois, comme dans les premières abstractions de Kandinsky, un certain art du signe, certains repères formels qui peuvent être identifiés, les uns à une tête coiffée d’un bicorne, les autres à une épaulette montée sur un uniforme militaire. Nous sommes en 1950, année marquée par la prise du pouvoir par une junte militaire. Si les œuvres nous donnent à nouveau des indices, c’est que Price a voulu que leur contenu nous soit dans une certaine mesure accessible, puisque ce contenu ne relevait pas directement de ses troubles personnels mais plutôt d’une situation générale, nationale.

Lucien Price revient aux crayons, tout en gardant la couleur et sa force expressive à laquelle s’ajoute une intensification du geste. Il entre alors, de manière irréversible, dans l’abstraction la plus totale. Dans ces dernières œuvres, le geste, quoique spontané, reste contrôlé, car le dessin fini ne dépasse jamais les limites du support. Price, du coup, s’abandonne totalement au geste immédiat par lequel les impulsions longtemps cachées vont enfin trouver sortie. Il n’est plus à la recherche d’un sujet. Son sujet, il l’a trouvé.

C’est le processus de création dans lequel le trait devient convulsif et n’obéît qu’à des pulsions intérieures. Price ne songe plus à la forme, il veut dire précisément ce qui n’a pas de forme et qui pourtant existe au plus profond de son être. L’œuvre n’est ainsi rien d’autre que le médium de sa pensée, une pensée devenue, sous les pressions du monde extérieur, irrationnelle, de cette irrationalité qui nous dit qu’il était passé à la schizophrénie. Ce mal mettra fin à sa carrière d’artiste et le plongera pendant de longues années dans un complet isolement en attendant son suicide en 1963.

Le Nouvelliste
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